L’expert sait-il vraiment mieux ?

Nous vivons entourés d’experts.

Un neuroscientifique parle d’éducation, de croyances, de réseaux sociaux ou d’intelligence artificielle. Un psychologue intervient sur le couple, la parentalité, le travail ou la société. Un économiste explique les comportements humains. Un médecin devient une voix autorisée sur des questions qui débordent largement la médecine.

Il ne s’agit pas nécessairement de personnes illégitimes. Bien au contraire. Leur compétence initiale est souvent réelle.

Mais quelque chose mérite d’être interrogé : pourquoi la maîtrise d’un champ tend-elle si facilement à devenir, dans notre imaginaire collectif, une autorisation générale à dire ce qu’est le réel ?

1. Qu’est-ce qu’un expert ?

L’expertise désigne une maîtrise acquise dans un domaine déterminé par la fréquentation prolongée de ses objets, de ses méthodes, de ses problèmes et de son histoire.

Mais il faut ici distinguer deux choses que le mot « savoir » tend parfois à confondre.

Il y a ce que l’on sait : des contenus, des modèles, des références, des règles, des résultats transmissibles.

Et il y a ce que l’on connaît : un matériau, un milieu, une pratique, une famille de situations, parfois jusque dans leurs résistances et leurs nuances difficiles à formaliser.

Un artisan connaît son matériau. Un médecin connaît certaines configurations cliniques. Un chercheur connaît les impasses récurrentes d’un problème. Cette connaissance ne se réduit pas à un stock d’informations : elle se constitue dans la durée d’un rapport à l’objet.

L’expert connaît donc ce qui a déjà été essayé. Il connaît les erreurs classiques. Il maîtrise un vocabulaire technique, reconnaît rapidement certaines configurations et dispose d’une profondeur documentaire qu’un nouvel arrivant ne peut évidemment pas posséder.

Tout cela a une grande valeur.

Mais une confusion apparaît lorsque nous faisons de cette maîtrise autre chose qu’elle-même : une intelligence supérieure, une capacité générale de discernement ou un accès privilégié à la nature profonde des choses.

2. La surmédiatisation de l’expertise

Les médias produisent facilement des figures de savoir.

Lorsqu’une personne possède un diplôme, un laboratoire, une publication ou une reconnaissance institutionnelle, son identité devient immédiatement lisible : neuroscientifique, sociologue, psychiatre, économiste, philosophe.

Puis se produit un déplacement discret.

La compétence reconnue dans un domaine devient progressivement une compétence présumée sur tout un territoire de questions connexes.

Nous ne demandons plus seulement : « Que connaît cette personne de cette question ? »
Nous demandons : « Est-ce quelqu’un que nous avons déjà identifié comme sachant ? »

Le statut voyage alors plus facilement que la compétence.

3. La champignonnière

On pourrait appeler champignonnière le milieu qui permet à ces figures de proliférer.

Université, laboratoires, diplômes, maisons d’édition, conférences, médias, podcasts, chaînes YouTube : chacun de ces espaces contribue à rendre certaines formes de légitimité immédiatement reconnaissables.

Une première intervention rend possible une deuxième invitation. La deuxième renforce l’autorité de la première. Puis la présence médiatique elle-même devient une preuve supplémentaire de légitimité.

La champignonnière ne produit donc pas seulement des experts. Elle produit des formes socialement reconnaissables de crédibilité.

Elle sait très bien reconnaître celui qui appartient déjà à une case. Elle sait beaucoup moins bien reconnaître celui dont le travail consiste précisément à déplacer les cases.

4. Maîtriser un champ n’est pas nécessairement penser ce champ

Il existe quelque chose d’assez banal dans la fabrication d’un expert.

Lorsqu’une personne suffisamment capable consacre dix, vingt ou trente années au même domaine, elle développe nécessairement une profondeur de connaissance considérable. Elle accumule des distinctions, des expériences, des références, des gestes, des comparaisons et des automatismes.

Cela peut demander beaucoup de travail. Cela peut demander de grandes capacités. Mais il n’y a rien de mystérieux dans le mécanisme lui-même.

Le problème apparaît lorsque nous transformons cette accumulation de maîtrise en sommet de la pensée.

Maîtriser un champ n’est pas nécessairement penser ce champ.

On peut connaître extrêmement bien un système intellectuel tout en ayant cessé d’interroger la forme même selon laquelle il découpe le monde.

Et surtout, la valeur de l’expertise dépend du type de problème auquel elle est confrontée.

Face à un problème déjà connu, elle est très précieuse. Face à une variante nouvelle d’un problème connu, elle reste souvent déterminante. Face à un problème nouveau mais formulé avec des critères déjà stabilisés, elle demeure utile.

Mais lorsque le problème exige de transformer les critères eux-mêmes, la situation change.

5. Quand le nouveau ne peut pas encore être reconnu

L’expertise fonctionne à l’intérieur d’un espace de problèmes déjà constitué.

Elle apprend à distinguer une hypothèse plausible d’une hypothèse absurde, une méthode recevable d’une méthode insuffisante, une démonstration convaincante d’une démonstration faible.

C’est précisément ce qui la rend efficace.

Mais une découverte importante peut déplacer les frontières mêmes de ce qui est considéré comme plausible, recevable ou pertinent.

Le problème n’est alors plus seulement de trouver une bonne réponse à une question connue. Il peut devenir nécessaire de transformer la manière de poser la question.

L’expertise sélectionne selon des critères hérités.
La découverte radicale peut transformer les critères de sélection.

C’est dans ce contexte que Louis de Broglie aurait remarqué que, si les idées des grands savants avaient été soumises avant leur reconnaissance à des commissions de spécialistes, beaucoup leur auraient probablement paru extravagantes et auraient été rejetées en raison même de leur originalité.

La formule est provocatrice, mais elle touche un problème réel : comment reconnaître une idée lorsque les critères qui permettraient de la reconnaître n’existent pas encore pleinement ?

Il ne s’agit pas de supposer que toute idée marginale est géniale. La plupart ne le sont évidemment pas.

Il s’agit seulement de constater que l’expertise est particulièrement forte lorsqu’elle peut comparer le nouveau à des formes déjà connues. Elle est moins assurée lorsque ce qui apparaît modifie la forme de la comparaison elle-même.

6. Ce que toute connaissance laisse hors champ

La difficulté tient aussi à quelque chose de plus fondamental : nous connaissons énormément de choses, mais nous ignorons encore immensément plus.

Et nos disciplines ne constituent pas de simples fenêtres neutres ouvertes sur un même réel.

Chaque approche sélectionne certaines variables, privilégie certaines échelles, construit certains objets et rend certaines relations visibles tandis qu’elle en laisse d’autres dans l’ombre.

Le cerveau décrit par les neurosciences, le sujet de la psychanalyse, l’acteur de la sociologie ou l’expérience étudiée par la phénoménologie ne sont pas simplement quatre versions incomplètes d’un même objet déjà constitué.

Ce sont aussi quatre manières différentes de faire apparaître quelque chose du réel.

L’expert connaît donc souvent remarquablement bien un découpage du réel. Il ne connaît pas nécessairement les limites du découpage auquel il appartient.

La connaissance n’est pas fausse parce qu’elle est située. Mais elle devient trompeuse lorsqu’elle oublie qu’elle l’est.

7. Le génie est une forme, pas une identité

Nous faisons peut-être au génie ce que nous faisons à l’expertise : nous le transformons en identité.

Nous disons : « cette personne est un génie », comme si le génie était une substance intérieure dont certains individus auraient reçu davantage que les autres.

Mais on peut regarder les choses autrement.

Le génie pourrait désigner une forme particulière prise par une activité lorsqu’elle devient capable de produire une différence que son environnement ne savait pas encore produire ou reconnaître.

Une nouvelle relation. Une démonstration inattendue. Une œuvre. Un geste. Une distinction. Une manière nouvelle d’habiter, de percevoir ou de résoudre un problème ancien.

Le génie ne serait donc pas exclusivement intellectuel. Il peut apparaître dans un raisonnement, mais aussi dans un geste technique, une invention formelle, une composition, une manière de déplacer un corps, d’organiser un espace ou d’entrer en relation avec un matériau.

L’expertise accumule de la maîtrise.
Le génie introduit une différence.

Les deux peuvent évidemment se rencontrer. Mais ils ne désignent pas le même phénomène.

Une personne n’est pas géniale en permanence. Il y a génie lorsqu’une certaine configuration permet qu’apparaisse quelque chose qui transforme réellement le champ dans lequel elle survient.

8. Garder à soixante ans quelque chose des vingt-cinq

La sociologie de la créativité a depuis longtemps remarqué que les moments de production remarquable ne se distribuent pas de la même manière selon les disciplines.

Les mathématiques ont souvent produit de très jeunes découvreurs. Certaines formes de philosophie, au contraire, semblent demander une lente accumulation : lectures, expériences, contradictions traversées, maturation d’un système de pensée.

Il serait simpliste d’en faire une loi des âges. Mais l’écart fait apparaître une question beaucoup plus importante.

Comment acquérir l’épaisseur d’une vie de connaissance sans perdre la disponibilité à ce qui n’a pas encore de forme ?

Car l’expérience produit une puissance réelle. Mais elle produit également des habitudes perceptives.

Elle permet de reconnaître très vite ce qui ressemble à quelque chose que nous connaissons déjà.

Or la découverte apparaît précisément lorsqu’une chose ne ressemble pas encore suffisamment à ce que nous connaissons pour être immédiatement classée.

Le véritable enjeu n’est peut-être donc pas de préserver l’ignorance de la jeunesse, mais de conserver, au cœur même de la maîtrise, un espace qui ne soit pas entièrement occupé par ce que l’on connaît déjà.

9. Connaître sans clôturer

Il ne s’agit donc pas de se méfier systématiquement des experts.

Nous avons besoin de ceux qui connaissent profondément l’histoire d’un problème, les travaux déjà réalisés, les limites techniques, les erreurs répétées et les résultats accumulés.

Mais nous avons peut-être moins besoin de transformer cette compétence en figure d’autorité.

L’expert pourrait redevenir ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : quelqu’un qui connaît profondément un domaine et qui peut précisément, parce qu’il le connaît, indiquer aussi jusqu’où cette connaissance porte.

La difficulté commence lorsque ce qui est déjà connu devient la mesure de ce qui peut être vrai.

Une connaissance vivante devrait pouvoir accumuler sans saturer, stabiliser sans rigidifier, reconnaître sans réduire immédiatement l’inconnu à une variante du connu.

Le problème n’est pas d’opposer l’ignorance à l’expertise.
Il est de comprendre comment connaître toujours davantage sans faire de ce que nous connaissons déjà la mesure de ce qui peut encore apparaître.