X-Files, écologie symbolique et morphologie du rêve
Après l’écran
Je regarde assez peu de séries. Je les trouve souvent chronophages et parfois redondantes, même si certaines me plaisent beaucoup, parmi lesquelles X-Files. Ce qui m’intéresse dans cette série n’est pas seulement son imaginaire. Elle met constamment en scène des méthodes d’enquête et de raisonnement confrontées à des objets dont le statut reste incertain.
Depuis quelque temps je suis devenu plus attentif à ce que le visionnage d’une œuvre produit ensuite en moi. Après un épisode de la première saison de X-Files centré sur des insectes, j’ai remarqué que mon imagination continuait à faire travailler quelque chose de la série à la suite de l’épisode. Il ne s’agissait pas de revoir mentalement les mêmes scènes, mais de voir apparaître des scénarios voisins, liés à une certaine inquiétude. Rien de très important en soi, mais le phénomène m’a intéressé.
Nous baignons dans des œuvres, des récits et des images, puis certaines formations mentales apparaissent plus tard, immédiatement ou à distance. Le rêve en donne peut-être l’un des exemples les plus évidents. On pourrait appeler cela de la suggestibilité, mais ce serait trop rapide. Plusieurs mécanismes ordinaires peuvent se superposer ici, de l’amorçage à la disponibilité mnésique en passant par l’imagerie mentale ou la réutilisation de schémas narratifs. La suggestibilité, au sens strict, désigne plutôt la tendance d’une information extérieure à infléchir ce que l’on croit.
Une œuvre comme X-Files ne fournit d’ailleurs pas seulement des images. Elle fournit aussi des formes d’événements. Un épisode peut passer d’un crime à un indice étrange, puis à une hypothèse, à la perception d’une menace et enfin à une découverte. Les personnages, les lieux ou les objets peuvent changer sans que cet enchaînement disparaisse complètement. Une fois ce type d’organisation disponible, l’esprit peut produire de nouvelles scènes qui n’étaient pas dans l’épisode sans pour autant le recopier.
De la représentation à l’action
Si je perçois cette continuité mentale entre la vision d’une œuvre et les images qui lui succèdent, pourquoi ne me mettrais-je pas à courir après avoir regardé les Jeux olympiques ?
Voir quelqu’un courir peut activer des représentations motrices liées à la course sans déclencher l’action complète. Entre perception et mouvement existe tout un système de sélection et d’inhibition. L’organisme distingue bien « je vois une course » de « je dois courir maintenant ». Le système cognitif est beaucoup plus permissif pour la simulation que pour l’exécution.
Il existe donc des barrières entre représentation, affect, impulsion et action. Ce qui paraît beaucoup moins protégé est peut-être l’étage antérieur, celui où quelque chose entre dans l’espace des représentations possibles. Nous percevons assez mal qu’une succession d’images, de récits et de constructions narratives puisse modifier ce qui devient mentalement disponible. L’effet ne vient pas nécessairement nous annoncer que telle scène nous a changés. Il peut apparaître plus tard sous la forme d’une image spontanée, d’une attente ou d’un scénario qui vient plus facilement.
Dois-je laisser cette forme peupler mon imagination ?
Une des fonctions protectrices du psychisme pourrait alors ne pas consister à empêcher les représentations d’entrer, mais à empêcher qu’elles acquièrent immédiatement le statut de réalité ou de commande. Nous serions très perméables à la simulation tout en restant relativement résistants à ce qu’elle devienne action.
Une écologie symbolique
J’emploierai ici, faute de mieux, l’expression sensibilité médiative pour désigner cette sensibilité à la manière dont un environnement de représentations configure silencieusement l’espace mental dans lequel nous pensons, rêvons et anticipons. Il ne s’agit pas d’une fragilité particulière. Le problème devient plutôt écologique.
De quoi est peuplé l’environnement symbolique dans lequel le psychisme forme ses propres scènes ?
C’est à partir de cette question que la notion d’écologie symbolique devient utile. Elle ne demanderait pas seulement quels contenus nous consommons, mais dans quel environnement symbolique notre psychisme évolue. Un environnement médiatique ne fournit pas seulement des informations. Il fournit aussi des manières de percevoir et d’organiser ce qui arrive.
Cela ne signifie pas que ces environnements soient malsains par eux-mêmes ni que l’autonomie consiste à s’en retirer. L’autonomie permet plutôt de maintenir une certaine intégrité et un rapport à soi en présence des autres, de leurs projections et du milieu environnant. Dans une écologie biologique, l’organisme ne rencontre pas seulement des objets séparés. Il vit dans un champ de possibilités et de contraintes. L’environnement symbolique pourrait jouer un rôle comparable pour l’imagination.
Il ne dit pas quoi penser, mais modifie ce qui devient disponible pour penser et parfois sentir une situation. Quelque chose peut d’abord être ressenti sans avoir encore de figure très déterminée. Selon ce qui est disponible, nous ne lui donnerons pas nécessairement la même forme. Le même milieu ne produit pourtant pas les mêmes formations. Ce qui devient disponible rencontre chez chacun une histoire et une conscience singulières.
Après avoir beaucoup regardé X-Files, une inquiétude encore sans objet précis peut ainsi s’organiser plus facilement comme une anomalie. Quelque chose ne colle pas. Une trace doit peut-être exister, une cause reste à trouver. Le milieu n’a pas créé l’inquiétude; il lui a fourni une forme disponible.
Ce qui demeure
C’est en ce sens que la notion d’écologie devient intéressante. Le milieu symbolique ne transmet pas seulement des contenus, il configure un espace de transformations possibles. Certaines de ces formes peuvent ensuite devenir des matrices de scénarisation. L’influence ne consiste plus seulement en une réapparition d’images. Ce qui a été assimilé peut relever d’une syntaxe événementielle.
C’est analogue à ce que nous rencontrons avec le rêve. Ce qui demeure peut ne pas être l’objet lui-même, mais la relation entre les objets et la manière dont la situation se transforme.
Trois degrés apparaissent alors.
La reprise directe est la plus reconnaissable. Je regarde X-Files et je rêve de Mulder. Avec la substitution, l’origine devient déjà moins visible. Une poursuite peut devenir une autre poursuite, avec d’autres personnages et dans un autre décor.
Au troisième niveau, ce qui persiste n’est plus une scène identifiable. C’est une organisation plus abstraite de la situation. Un écart à ce qui était attendu provoque une recherche de cause, cette recherche rencontre une résistance, puis la résolution reste partielle. Les éléments concrets peuvent être entièrement remplacés sans que cette organisation disparaisse.
À ce niveau le rêveur lui-même peut ne plus reconnaître l’origine médiatique de ce qu’il produit. La conscience subjective de « ce qui m’influence » est probablement très limitée. Nous reconnaissons facilement une reprise directe et beaucoup moins facilement une forme assimilée.
Lorsque ces disponibilités interviennent dans la constitution d’une scène nouvelle, un pas supplémentaire est franchi. Le symbolique ne se contente plus d’être présent dans le contenu produit. Il participe à sa genèse. C’est en ce sens qu’il peut devenir morphogénétique.
Une histoire des formes disponibles
Cette capacité de mise en forme a elle-même une histoire. Lorsque les milieux symboliques se transforment profondément, ce ne sont pas seulement les croyances qui changent. Les possibilités de mise en forme de l’expérience se déplacent aussi.
Une société saturée de théologie, une société saturée de psychanalyse ou une société saturée d’algorithmes ne fournit pas les mêmes possibilités pour se représenter ce qui arrive. Il ne s’agit pas de dire que le corps ou les affects changent entièrement avec les époques, mais que leur mise en forme psychique peut appartenir à des régimes historiques différents. Une histoire culturelle pourrait alors être autre chose qu’une histoire des idées. Elle pourrait devenir une histoire des formes psychiquement disponibles.
Les médias offrent un exemple particulièrement visible de ce mécanisme. Ils sont des passeurs de représentations, mais ce qu’ils font, nous le faisons aussi à une autre échelle. Si l’on pense seulement en termes d’opinion, leur pouvoir consiste à convaincre que quelque chose est vrai. L’hypothèse développée ici porte sur un niveau légèrement différent. Ils peuvent aussi contribuer à rendre certaines manières de construire une situation plus immédiatement disponibles. Ce n’est plus seulement déterminer la réponse,c’est contribuer à construire l’espace des réponses possibles.
Cela ne suppose ni manipulation centralisée ni propagande consciente. La répétition de certains schémas peut suffire à rendre certaines constructions plus disponibles que d’autres.
Le rêve comme terrain de transformation
Le rêve rend ce problème particulièrement visible parce qu’il doit mettre en scène quelque chose. Une tension sans image doit pouvoir devenir scène, une relation doit pouvoir trouver des personnages et une transformation doit pouvoir trouver un événement. L’environnement symbolique deviendrait ainsi l’un des flux qui alimentent la mise en forme du rêve.
On peut alors distinguer plusieurs niveaux sans les confondre.
Morphologie événementielle La structure de ce qui arrive.
Morphologie onirique La structure sous laquelle cela réapparaît dans le rêve.
Écologie morphologique Ce qui était déjà disponible pour participer à cette transformation.
Ces trois niveaux conduisent à une autre question que celle de la seule signification du rêve.
De quelles sources provient une forme onirique, et quelles contraintes déterminent sa transformation ?
Cette question ouvre plusieurs ramifications. L’une d’elles concerne la précognition onirique et fera probablement l’objet d’un autre article. Mais le problème existe indépendamment d’elle. Une expérience, un environnement symbolique et le fonctionnement propre du rêve peuvent tous participer à la constitution d’une même scène. Il devient alors possible de demander ce qui vient de l’événement, ce qui appartient déjà au rêveur et ce qui a été rendu disponible par son environnement.
Forme, affect, action
Jusqu’ici, j’ai isolé la forme pour pouvoir la suivre. C’est une commodité de l’analyse. Dans l’expérience psychique, elle n’arrive probablement jamais seule.
Mulder permet de le voir assez simplement. La forme est ici celle d’une anomalie qui appelle une enquête. L’affect tient au régime de vigilance qui accompagne cette manière d’aborder ce qui arrive et l’action apparaît dans la recherche persistante de traces et d’explications. Ces dimensions peuvent être distinguées pour l’analyse sans être nécessairement séparées dans l’expérience. C’est ce couplage que je désignerai provisoirement comme une configuration forme–affect–action.
Conclusion
Cet article se trouve à la frontière de phénomènes déjà bien identifiés. L’ésotérisme parlerait volontiers d’égrégores. L’économie comportementale connaît avec le nudging des manières d’orienter une conduite en organisant son environnement. L’ensemble pourrait aussi être reclassé sous la catégorie beaucoup plus générale de l’influence.
Sa spécificité tient pourtant ailleurs. Il s’agit de regarder comment un environnement symbolique peut participer à la formation des possibilités à partir desquelles une expérience sera ensuite pensée, sentie ou mise en scène. Il n’est pas nécessaire pour cela de supposer une entité collective autonome. Un environnement partagé peut déjà rendre certaines compositions plus disponibles tandis que chaque psychisme les reprend selon ses propres contraintes.
Si ces transformations ne sont pas quelconques, elles devraient pouvoir être décrites. Le rêve constitue un terrain privilégié pour essayer de le faire. C’est là que commencent les recherches plus formelles auxquelles cet article ouvre.